A l’origine : le Syntec Informatique et les SSII qui se font régulièrement l’écho de "difficultés de recrutement" dont il y a beaucoup à dire et à redire.
Et leurs oreilles : nos dirigeants politiques et certains "journalistes" (plutôt de simples retranscripteurs d’informations patronales ) qui ne font pas l’effort de vérifier ou diversifier leurs sources.
Oui, il existe certaines "difficultés de recrutement", elles ont toujours existé d’ailleurs, mais elles sont tout à fait relatives.
En effet, malgré, il est vrai, le retour d’une bonne conjoncture sur notre marché du travail depuis près de 3 ans (2 fois moins d’informaticiens au chômage sur la période mais à nuancer au vu de certains constats, en particulier les nombreuses réorientations de demandeurs d’emplois de longue durée à savoir principalement des seniors), avec une reprise qui s’est même accélérée en 2006, nous constatons que certains demandeurs d’emplois ne parviennent toujours pas à retrouver facilement un poste correspondant à leur qualification/compétences dans leur bassin d’emploi ou même ailleurs : les disparités restent en effet importantes selon la région, l’âge, le diplôme, la qualification et les compétences, ou encore l’ancienneté au chômage.
Depuis cet article, nous demandons à tous ces demandeurs d’emplois de témoigner sur notre forum spécial "Demandeurs d’emploi" et de nous transmettre leur CV afin que nous puissions en rendre compte notamment au Syntec Informatique
VOICI DONC QUELQUES "RAPPELS"
Beaucoup de « seniors » (pour nos employeurs, on devient vieux à partir de 40 ans dans l’informatique voire 35 ans pour certains postes
) sont toujours aussi nombreux à être victimes de discrimination à l’embauche, principalement pour les profils les plus techniques (développement, systèmes, réseaux, administrateurs
soit plus des 2/3 des postes d’informaticiens !).
Mais cela concerne aussi des profils non-ingénieurs (bac+2/+3
), des profils aux compétences inadaptées ou peu recherchées sur le marché du travail (et que l’on ne daigne pas toujours former), des demandeurs d’emplois de longue durée (on préfère débaucher les salariés déjà en poste
)
Mi-2007, on dénombre entre 20 819 demandeurs d’emploi en informatique (cat.1) et 31 200 (toutes catégories), voir notre article Chiffres de l’emploi en informatique (chômage des informaticiens, offres d’emplois, recrutements), et le taux de chômage sectoriel est de 5.2% : un chiffre toujours supérieur au taux de chômage moyen des cadres en France qui est de l’ordre de 3.6%
On recrute beaucoup
mais on licencie beaucoup aussi : les licenciements sont toujours nombreux dans nos SSII (10 500 en 2005, avec deux fois plus de licenciements pour "motif personnel", très généralement abusifs, que de licenciements économiques) qui représentent désormais 85% des embauches ( !), tandis que nos salaires ne connaissent pas d’envolées majeures (bien qu’ils repartent enfin à la hausse après plusieurs années de baisse pour les salaires à l’embauche et de stagnation pour les autres)
étonnant en période de "pénurie de compétences", non ?
80% de l’emploi IT en France est concentré sur 5 régions.
La seule région où l’on peut parler de relatives difficultés de recrutement est l’Ile de France (60% de l’emploi IT en France, 66% des recrutements de cadres IT en 2006
73% prévus pour 2007).
Dans les quatre autre régions (Rhône-Alpes, Paca, Midi-Pyrénées, Pays de Loire), les tensions sur l’emploi IT sont faibles. Dans toutes les autres régions françaises, il n’en existe aucune.
Selon l’enquête Unedic BMO 2007, si 56% des entreprises interrogées anticipent des difficultés de recrutements de cadres informaticiens (ce qui les placent pas plus haut que la moyenne supérieure de l’étude, la médiane se situant à 46%), ce chiffre descend par contre à 31% pour les non-cadres.
Si l’on regarde par domaines d’activité maintenant (cf. Les entreprises françaises veulent recruter 18 % d’informaticiens de plus qu’en 2006) : 92 % des intentions d’embauche concernent le conseil et l’assistance (SSII et sociétés de conseil). A contrario, les entreprises utilisatrices (banques, industrie, télécoms
) non seulement ne comptent quasiment pas recruter, mais prévoient même de réduire globalement leurs effectifs informatiques de 1400 personnes !
Ce sont essentiellement les SSII qui parlent de "difficultés de recrutement"
et pas les entreprises utilisatrices.
Pour le Syntec Informatique, 66% des SSII membres annoncent des difficultés de recrutement qui, selon le syndicat patronal, tiennent à des considérations de manque de ressources humaines ou d’inadéquation des compétences par rapport aux besoins du marché.
Il serait intéressant au contraire de se poser les vraies questions en ramenant ces difficultés de recrutement :
- d’une part au "manque d’attractivité du secteur" (dixit le syndicat patronal) et en se demandant pour quelles raisons les utilisateurs, quant à eux, ne rencontrent pas ou très peu de difficultés de recrutements d’informaticiens.
Réponse : les SSII sont plutôt boudées par les informaticiens (à lire à ce sujet : Emploi et conditions de travail en SSII : tour d’horizon des problèmes et désavantages les plus fréquents), tandis les entreprises utilisatrices ont davantage leur faveur !
- d’autre part aux critères de recrutement des SSII : les SSII parlent de "difficultés de recrutement" quand elles n’arrivent pas à recruter rapidement certains profils sur mesure (bac+5, moins de 40 ans, compétences bien adaptées au marché, spécialistes rares ou moutons à 5 pattes, faible ancienneté au chômage
) avec des salaires modérés.
Selon le dernier indicateur de tension de la Dares (1er trimestre 2007), le ratio du flux d’offres d’emploi sur le flux de demandes d’emploi enregistrées au 1er trimestre 2007 est de 0.77, ce qui signifie que pour 1 informaticien qui a été enregistré comme demandeur d’emploi à l’ANPE pendant ce trimestre, il y a 0.77 offres d’emploi déposées pendant la même période.
A noter que ce rapport moyen cache une forte inégalité entre les ingénieurs (rapport de 1,2 offres par demandeur d’emploi) et les techniciens (rapport de 0,52 offres par demandeur d’emploi) en informatique.
A noter également que selon la Dares :
- "Dans le domaine de l’informatique, les tensions augmentent surtout pour les ingénieurs et cadres sans toutefois atteindre les niveaux très importants de 1998-1999" (étude sur le 1er trimestre 2006).
- "Les tensions diminuent dans l’informatique" (comparaison avec l’étude du 4eme trimestre 2006).
Selon l’APEC, le nombre de candidatures par offre dans l’informatique de gestion se situe toujours autour de 33 (source : communiqué Apec) alors qu’il était de l’ordre de 15 en 1998. Il est de l’ordre de 53 en moyenne sur l’ensemble des offres cadres Apec.
Il y a 3 à 4 fois moins de créations d’emplois nettes (15 000 emplois) que de recrutements bruts (40 000 à 50 000) dans l’informatique : normal car la plupart des recrutements consistent en du remplacement du personnel (turnover).
Rappelons à ce sujet que 1 fin de contrat sur 2 est due à une démission, 1 sur 4 à un licenciement (ou rupture de période d’essai à l’initiative de l’employeur) et 1 sur 4 pour raisons diverses (fins de CDD, départs en retraite
), voir à ce sujet l’article [Syntec Informatique] Observatoire social 2005
Le nombre de créations nettes de postes est inférieur au nombre de jeunes diplômés arrivant chaque année sur notre marché du travail.
Les SSII recherchent les mêmes profils et répondent en même temps aux appels d’offre des clients par la diffusion d’offres d’emplois (ce sont les championnes des abonnements (bi-)annuels aux sites de recrutement
), d’où une démultiplication des offres d’emploi pour un même poste qui crée cette impression artificielle de "pénurie de compétences" !
Toutes les grandes SSII bouclent parfaitement leurs plans de recrutements avant la fin de l’année (vérifié en 2005 et 2006), et ce en dépit de leurs prétendues "inquiétudes" en début d’année
Mieux : beaucoup de dirigeants savent début 2007 qu’ils vont tenir leurs prévisions de recrutements d’informaticiens cette année (ex. Altran), ils l’annoncent en dépit de certaines "difficultés"
sommes-toutes bien relatives !
ET QUELQUES OBSERVATIONS GÉNÉRALES :
La reprise cache d’importantes disparités : pour en profiter, mieux vaut être francilien (ou dans l’une des 5 régions qui comptent à elles seules 80% de l’emploi IT en France), ingénieur ou au minimum bac+4, déjà en poste ou bien avec peu d’ancienneté au chômage, avoir des compétences bien adaptées au marché ou des spécialités rares, et surtout :
ne plus être dans la technique (développement, systèmes, réseaux, administrateurs
soit plus des 2/3 des postes d’informaticiens !) passé la quarantaine sous peine d’une féroce discrimination à l’embauche.
ne pas se montrer trop gourmand au niveau des prétentions salariales.
Les informaticiens, et tout particulièrement les 26 000 à 38 400 qui sont au chômage, sont EXASPERES d’entendre parler de pénurie de compétences ou, pire, d’informaticiens dès que le marché du travail devient plus tendu tandis que pas grand monde - mis à part le MUNCI - n’a évoqué le TRIPLEMENT du nombre d’informaticiens au chômage au cours des années 2001-2003.
Si le rythme actuel de décrue du chômage se poursuit au cours des années à venir (ce qui est loin d’être assuré), il faudra attendre 2 ans pour revenir à la situation d’un marché du travail EQUILIBRE (= définition du PLEIN-EMPLOI, à ne pas confondre avec le mythe de la "pénurie d’informaticiens" en langage patronal
) comme en l’an 2000 où le taux de chômage sectoriel était d’environ 3-4%.
Etonnant ensuite de passer aussi rapidement (en moins de 12 mois) d’une prétendue pénurie (voir 1998-2001 : le mythe (récurrent) de la "pénurie" d’informaticiens)
à un sureffectif d’informaticiens (voir 2001-2003 : explosion (silencieuse) du chômage et des licenciements... abusifs), NON ??
Non justement ceci n’a rien d’étonnant
Notre marché "cyclique" reste soumis à des sauts de conjoncture violents à la hausse comme à la baisse (en 15 ans : 2 phases de forte expansion et 2 phases de forte régression), les dirigeants de SSII expliquent d’ailleurs que la visibilité sur les carnets de commande n’est que de
6 mois.
Le mythe des pénuries de main d’oeuvre est un triple fond de commerce :
médiatique :
Les médias, en quête de sensationnalisme, amplifient les réalités : parler de "pénurie d’informaticiens" est toujours accrocheur
patronal :
Le monde patronal craint par dessus-tout le plein emploi car c’est contraire à la flexibilité. Un marché du travail "équilibré" est forcément un marché
de pénurie !
politique :
C’est une aubaine pour les gouvernements car cela permet de détourner l’attention de l’opinion portée sur le chômage de masse
des gouvernements qui trouvent alors une légitimité à céder aux pressions des lobbies patronaux.
Il serait bon à présent que nos mass médias (TV, presse généraliste
) fassent preuve d’une vision plus critique concernant le marché du travail en informatique : dans notre secteur en effet, le rapport est d’en moyenne 1 création d’emploi nette
pour 4 recrutements bruts
pour 8 offres d’emplois !!!
Les raisons : un turnover important qui représente le double de la moyenne des sociétés (démissions et transactions : environ 40% des départs, licenciements et ruptures de périodes d’essai à l’initiative de l’employeur : environ 25% des départs), de nombreuses offres d’emploi "bidons" (à des fins commerciales + stockage de CV + espionnage économique
les SSII étant les championnes des abonnements (bi-)annuels aux sites de recrutement) et parfois démultipliées pour un même appel d’offres ce qui conduit à l’abandon de nombreux recrutements
voir notre article Une approche critique des données de l’emploi informatique (et ses nombreuses disparités...).
Il est donc crucial pour les médias de bien s’informer
avant d’informer objectivement.
Relayer toute "pénurie d’informaticiens" ou même de "compétences" dans l’informatique, sans faire preuve de nuances, c’est méconnaitre les réalités de notre marché du travail, ou plutôt ne pas chercher à les connaitre
et c’est surtout très indécent à l’égard des 25 000 à 38 000 informaticiens au chômage.
Sur ce thème, d’autres voix doivent être entendues que celles des milieux patronaux !
A lire :
Chiffres de l’emploi en informatique (chômage des informaticiens, offres d’emplois, recrutements)
Taux de chômage des informaticiens : la tromperie du Syntec Numérique
1998-2001 : le mythe (récurrent) de la "pénurie" d’informaticiens
Que cachent les prévisions de recrutement des SSII ?
Les SSII ont les yeux plus gros que le ventre
Les SSII peinent à recruter du fait de leur piètre gestion des RH






















