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Fuite des cerveaux (et pénuries de main d’oeuvre) : halte aux manips !
Rubrique : ACTUS, INFOS > Emploi, Marché(s) > 1998-2001 : "pénurie" d’informaticiens ?
Mots-clés : Fuite des cerveaux / Pénurie d’informaticiens ( ?)
Publié le 1er août 2001, mis à jour le 7 septembre 2007
Nombre de visiteurs uniques : 2318


Le Nouvel Observateur, août 2001
Mondialisation, esprit d’aventure inciteraient nos jeunes diplômés pourtant réputés casaniers, à s’expatrier. Un peu trop disent certains, surtout à l’heure où les compétences manquent chez nous. Info ou intox ?

Certains mots, certains thèmes, croustillent sous la dent, font frétiller l’imagination. Ainsi la fuite des cerveaux. Cette idée qu’on s’arracherait de part le monde les esprits les plus brillants ou même simplement toutes celles et ceux qui ont la chance de toucher leur bille en informatique à grand renfort de dollars et d’attentions somptuaires est excitante. Depuis quelques mois, ce thème affriolant défraye la chronique. Articles de presse, colloques et même récemment, un copieux et très documenté rapport sénatorial consacré à « L’expatriation des jeunes français » réalisé sous la houlette de Jean-François Poncet, Président de la Commission des affaires économiques.

Car voici qu’après s’être plusieurs années durant alarmé du risque de chômage pour nos jeunes diplômés, on s’affole aujourd’hui à l’idée de les voir s’envoler ailleurs. Un délicieux frisson d’épouvante alimenté par des chiffres vertigineux : « l’Union Européenne cherche 800 000 cerveaux ! » titrait par exemple Libération le 17 février dernier. L’article assure : « L’Europe va connaître un manque de plus en plus criant de spécialistes dans les technologies de l’information et comme les Etats-Unis, doit prendre des mesures pour attirer et retenir les cerveaux de la planète entière » rendant ainsi compte du discours très officiel des ministres européens des télécoms réunis du 15 au 17 février dernier à Lulëa en Suède. « D’ici à la fin 2003, la pénurie pourrait atteindre 3 millions » déclarait lors de cette même conférence la commissaire européenne pour l’emploi Anna Diamantopoulou.
Incroyable… mais pas vrai pour autant ! Ces chiffres alarmistes ne reposent sur aucune étude digne de ce nom, ils sont le produit d’une vague et hasardeuse extrapolation mathématique effectuée par le cabinet américain IDC. Ainsi, concernant la France, pour qui prend la peine de parcourir –en anglais dans le texte– l’énorme et fastueux document de 535 pages intitulé : European information technology Observatory 2001 où figure cette étude, les surprises vont crescendo : nous souffririons actuellement d’une pénurie -c’est précis à la virgule près- de 195542 personnes qualifiées en technologies de l’information et de la communication, secteur qui en emploierait à lui seul 1 852 302. On croit rêver !
A titre indicatif, le ministère du travail ne dénombre à ce jour que 300 000 informaticiens dans notre beau pays… Même en y ajoutant 150 000 salariés recensés par France Telecoms dans les call-centers (comptabilisés dans cette étude bien qu’on puisse difficilement les considérer comme « hautement qualifiés » dans le domaine des nouvelles technologies) et 15 000 personnes au plus oeuvrant sur le Net (étude SOFRES), on obtient moins de 500 000 postes contre presque deux millions selon IDC… Quant à la soit disant pénurie, même au plus fort de l’e-euphorie, le Syntec informatique, syndicat patronal des SSII n’assurait manquer que de 20 000 à 30 000 ingénieurs et techniciens. Une fourchette déjà largement surévaluée : « Quant dix sociétés sont en concurrence pour remporter un marché, que pour ce marché il leur faudrait deux informaticiens, on se retrouve avec un déficit déclaré de 20 postes, quand deux seulement sont en jeu » explique ainsi un spécialiste.

Mais alors comment donc sont concoctés ces chiffres mirobolants ? « Notre méthodologie est la meilleure » assure sans sourciller l’un des auteurs de cette étude Andrew Milroy, consultant d’IDC à Londres : « Nous évaluons en interrogeant les entreprises le nombre d’heures de travail nécessaires pour faire fonctionner tel ou tel type d’équipement. Nous multiplions ce chiffre par le nombre d’équipements déjà vendus et, en fonction de la réglementation du temps de travail en vigueur dans chaque pays, nous calculons le nombre de personnes nécessaires ». Enfantin… et tellement scientifique ! D’ailleurs pour qui veut se distraire un peu, la lecture de l’ensemble du rapport fourmille de perles sur notre système éducatif. Et qui donc commande et de diffuse des études aussi sérieuses ? L’EITO (European information technology Observatory), un organisme basé à Berlin qui revendique le soutien de la commission européenne et de l’OCDE .
Malgré son titre imposant, il ne représente qu’une poignée de grandes sociétés de télécoms ou d’informatique ainsi que des organisateurs de salons professionnels dont l’intérêt à faire passer un tel message se comprend aisément. Il s’agit pour eux de parer à des hausses de salaires et de se faire chouchouter par des gouvernements soucieux de ne pas les voir s’installer ailleurs faute de main d’œuvre. Un secteur qui revendique d’employer à lui seul 10% de la population active peut imposer bien des exigences…
Une consultante d’IDC l’avoue d’ailleurs « off the record » : « Ces études sont utilisées par des gouvernements et de grandes entreprises comme Microsoft qui ne nous posent aucune questions sur la nature et la crédibilité des chiffres produits. Elles ne servent qu’à faire du lobbying… » Sans grand risque de démenti, grâce au caractère fastidieux et technique de tels documents : « Qu’elles soient ou non sérieuses, personne ne prends la peine de lire les études… » assure un expert à Bercy. Interpellée sur ces chiffres fantaisistes, Carola Peter, managing director d’EITO tombe des nues, même si bien sûr elle : « ne dispose d’aucun éléments sur la façon dont cet étude a été conduite et n’est pas en mesure de les commenter ».

Pour autant, derrière cet écran de fumée, il y-a-t-il ou non le feu ? Comme toujours, il faut faire une réponse de normand : oui… et non. –Si on ne peut à ce jour parler de pénurie, la demande est forte et réelle, avec certaines spécialités connaissant une vive surchauffe. –Les jeunes français sont bien de plus en plus nombreux à partir mais jusqu’ici, ils reviennent. –Les Etats-Unis représentent en effet un formidable aspirateur de cerveaux et ne ménagent pas leurs efforts pour s’assurer un réservoir suffisant de scientifiques, stratégiques dans la guerre mondiale bien réelle elle pour l’innovation – Il nous reste à donc gagner au jeu de la séduction pour faire revenir chez nous nos expatriés, jeunes ou moins jeunes et attirer à notre tour…

• Des surchauffes temporaires et localisées.
Combien d’entreprises, de pays aujourd’hui dans le monde voient-ils leur développement freiné faute de main d’œuvre qualifiée ? « Soyons sérieux ! » s’indigne un expert français « Nous avons un taux de chômage de 9%. Pour les jeunes, c’est encore plus, si les entreprises françaises manquaient à ce point de main d’œuvre, elles les embaucheraient pour les former ! ». Certes le marché est tendu, et le volume des recrutements impressionnant, mais il n’y a pas de pénurie générale. « Nous allons embaucher 2000 personnes cette année, cela n’a rien d’insurmontable » assure ainsi Patrice Caumont directeur des ressources humaines chez Transitiel. Et malgré les grandes facilités de séjour accordées aux informaticiens étrangers, les recrutements restent modestes « Il faut souvent travailler en anglais avec ces immigrants, dans beaucoup d’entreprises, ça ne passe pas » constate un expert.« Même aux Etats-Unis, il s’agit plutôt de tensions, d’inadéquation entre l’offre et la demande » assureVladimir Lopez consultant à l’OCDE.
Certaines spécialités néanmoins connaissent une véritable flambée. « Nos étudiants en optique, optronique sont encore chassés par les entreprises américaines et se voient offrir des stages payés jusqu’à 80000 dollars par an » assure Bernard Gourvenec en charge de l’emploi à l’ENTS (Ecole nationale supérieur des télécoms Bretagne). Dans ce cas, les chasseurs n’hésitent pas à démarcher directement les enseignants connus grâce à leurs publications pour se fournir en étudiants ou bien même vont les débusquer jusque sur le site de l’école où ils disposent de pages personnelles. Même surchauffe du côté de la vidéo pour les spécialistes de la compression numérique. Le feu couve donc, mais dans quelques niches seulement.

• L’expatriation gagne du terrain
Nos étudiants, nos jeunes diplômés n’ont jamais été aussi nombreux à s’expatrier, en particulier aux Etats-Unis où le « brain drain » battait jusqu’à peu son plein attisé par une économie en effervescence, grande dévoreuse de matière grise. Jean-Luc Cerdin, directeur adjoint de l’école centrale et président de la commission internationale à la conférence des grandes écoles chiffre à 15% au plus la part de jeunes expatriés. « Il s’agit pour la plupart de jeunes qui partent vivre quelques années leur rêve américain et rentrent rapidement en France » estime Jean-Michel Martin, directeur général adjoint d’Altran, une grande société de conseil scientifique. Un point de vue partagé par Jean Pierre Fine, secrétaire général de l’APEC (Agence pour l’emploi des cadres) qui rencontre régulièrement ces jeunes expatriés : « Quant il y a fuite, c’est plutôt la fuite des cœurs.. Certains ne reviennent pas parce qu’ils ont trouvé l’âme sœur… »
Ajoutons que cet appétit pour l’international tend déjà à s’atténuer : « Nous sortons de deux années d’opportunités exceptionnelles pour tout le monde, en ce moment, le jeu se calme beaucoup » constate Anne Marie Ronayne Anne Marie Ronayne directrice d’EMDS, un cabinet qui organise des salons internationaux de recrutement.

• La vraie bataille : celle de l’innovation
La guerre des cerveaux ne serait-elle donc qu’un fantasme ? Pas si sûr. « On peut ignorer le bras de fer qui oppose aujourd’hui l’Europe et les Etats-Unis dans le domaine des compétences scientifiques » assure Jean Michel Martin, directeur adjoint d’Altran. « Les USA se préoccupent énormément de leur trop faible nombre d’étudiants en sciences dures : mathématiques, physique, mécanique etc et mènent une véritable bataille pour s’assurer une main d’œuvre suffisante dans ce domaine. » _ Dominique Martin Rovet, représentante du CNRS à Washington prévient : « Il existe aux USA une vraie pénurie de scientifiques et tout est fait pour retenir les éléments les plus brillants en particulier dans la biologie. » Ainsi Colombe Chappey, jeune bio-informaticienne formée à Jussieu a-t-elle eu le choix entre plusieurs postes de haut niveau. Elle a finalement opté pour une start-up de la Silicone Valley pour un poste à 100 000 dollars par an. Les jeunes pousses françaises de biotechnologies ne font évidemment pas le poids…. D’autant que les Etats-Unis ne s’embarrassent d’aucun délai s’agissant d’accueillir sur leur sol des chercheurs, des chefs d’entreprises pouvant apporter une contribution intéressante. Nous réservons ces largesses aux sportifs de haut niveau… Cherchez l’erreur !

• Gagner au jeu de la séduction…
Au fil des ans, la communauté française à l’étranger s’est agrandie, en particulier aux USA et en Grande-Bretagne mais nous restons loin derrière les Anglais, les Italiens. On recense aujourd’hui un peu moins de 3% de Français vivant hors de nos frontières contre 5% en Allemagne, 8% au Japon et 11% en Italie. « Il est de notre intérêt que des jeunes partent étudier, travailler aux Etats-Unis faute de quoi ce sont autant de connaissances accumulées là-bas dans le domaine des nouvelles technologies qui ne seront pas transmises chez nous » assure Daniel Martinelli chercheur au CEREQ (Centre d’études et de recherche sur les qualifications). « La mobilité internationale est bénéfique, le savoir s’améliore en circulant, mais à ce jeu, il n’y a pas que des gagnants… Encore faut-il que les gens reviennent. » ajoute Dominique Guellec, conseiller à l’OCDE.
Et en effet, la vraie question est celle du retour. Claude Allègre l’avait bien compris qui par deux fois est parti rencontrer nos jeunes chercheurs pour les inciter à rentrer au bercail. « Il faut tisser des réseaux, ne pas lâcher ces jeunes dans la nature » préconise Agnes Arcier, présidente d’Essec International Club. Mieux encore , il faudrait à notre tour devenir attractifs et pourquoi pas attirer à notre tour les étudiants américains… « Ils adorent la France, si on leur offre des bourses d’études, des facilités, ils viendront » assure Colombe Chappey. Des efforts ont déjà été entrepris, notamment avec la loi pour l’innovation qui facile la création d’entreprise pour les chercheurs. Sont-ils suffisants ? « Les jeunes les plus dynamiques n’ont pas envie de revenir ou bien après avoir créé leur entreprise en France, ils partent la vendre à l’étranger » s’inquiète cependant Jean-François Poncet, accusant notre fiscalité lors de la vente des entreprises. D’autres accusent notre régime de stock-options.
Pour Geneviève Brame, consultante chez Ernst & Young et auteur d’un best-seller destiné à présenter la France aux étrangers (1) tout se joue sur l’image : « Il faut sortir des clichés du style la baguette et les parfums, jouer la carte qualité de vie tout en montrant que nous sommes très bien placés dans le high-tech, communiquer, communiquer et encore communiquer ». Bref, plutôt que de chasser les cerveaux, mieux vaudrait en somme les charmer…

Véronique Radier

(1)Living & working in France, Kogan Page publishers. 20 Euros


COMMENTAIRES MUNCI :

Un EXCELLENT article… toujours d’actualité !!!
Pour approfondir, voir notre dossier 1998-2001 : le mythe (récurrent) de la "pénurie" d’informaticiens.
Ainsi que notre article Emploi informatique : le retour de la bulle... médiatique.


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