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Gestion prévisionnelle de l’emploi dans l’informatique
“ (…) Croissance des emplois, croissance des recrutements, croissance des offres, ces trois tendances ne
sont homogènes qu’en apparence, les emplois n’augmentant que très relativement par rapport aux
flux des offres et des recrutements. Ce décalage s’explique de plusieurs manières :
un fort turn-over des informaticiens. Les passages d’une entreprise à l’autre n’entraînent pas de
création nette d’emplois ;
une demande importante des SSII, qui font prioritairement appel à des jeunes diplômés et des
jeunes cadres, alors que leurs cadres plus anciens pratiquent une forte mobilité. Est-ce par nécessité
ou par défaut qu’elles privilégient de tels profils ? La question est ouverte dans la mesure où elles
pointent les phénomènes de pénurie sur les postes de cadres expérimentés et estiment leurs "chefs
de projet" souvent trop jeunes pour ces postes.
Pourtant, malgré une forte demande apparente de la part des entreprises, il faut relever que les salaires des informaticiens n’explosent pas dans leur ensemble.
Le marché de l’emploi des cadres informaticiens "fonctionne" donc de manière tout à fait atypique par rapport aux autres emplois cadres. Pour ces derniers en effet, on considère que les offres d’emplois jouent un rôle secondaire par rapport aux autres modes de recrutement, alors que, depuis plusieurs années, c’est l’inverse qu’on observe en informatique où les entreprises sont obligées de passer par les offres d’emplois pour recruter. Dans ce sens, la création d’une offre d’emploi par elle-même peut être considérée comme l’indicateur d’une tension.
Ce phénomène est fortement corrélé avec la divergence constatée entre "entreprises recruteuses" et "entreprises employeuses" : les SSII représentent en effet la grande majorité des entreprises qui passent des offres (plus de 80 %) et qui réalisent des recrutements, mais les entreprises "utilisatrices" concentrent la moitié des postes informatiques dans leurs propres services. Volontairement ou non, les SSII sont des "lieux de passage". Dès lors, l’analyse de leurs besoins ne peut se lire avec la même grille de lecture que celle d’autres secteurs où la mobilité est beaucoup moins forte.
Les enseignements à partir des observations du passé
Pour expliquer les besoins en informaticiens, on est obligé de prendre du recul afin de mettre en évidence une série d’interactions. L’analyse historique sur un passé récent du marché de l’emploi des cadres informaticiens montre en effet que toute prévision doit tenir compte de plusieurs facteurs tels que les besoins en informatique, l’aspect "voulu" ou "subi" qui caractérise l’application de la technologie informatique, la situation économique globale, l’existence de "grands chantiers", la reprise de l’emploi, les évolutions démographiques, le rôle des SSII, le rôle des technologies de l’information et de la communication.
Si l’on se situe au niveau des emplois cadres, la croissance du nombre d’informaticiens semble confirmer l’idée que l’informatique a besoin d’une main-d’oeuvre de niveau de qualification élevé. Pour que l’utilisateur non informaticien de cet outil puisse continuer à considérer qu’il s’agit d’un "jeu d’enfant", ce sont des équipes de plus en plus nombreuses, hautement qualifiées et fortement spécialisées qui ont dû être constituées.
L’analyse à partir des tendances de ces dernières années en termes de développements et d’applications conduit à penser que ces besoins sont en constante évolution. La gestion de l’existant, son optimisation, les innovations interagissent en permanence. On remarque cependant que, dans les analyses sur le mode de développement de l’informatique et les emplois qui en découlent, l’accent est beaucoup plus fréquemment mis sur le nouveau et l’innovation que sur l’aspect maintenance, vieille tendance qui conduit souvent à sous-estimer les besoins réels, tant quantitatifs que qualitatifs. Au quotidien, c’est ce type de sous-estimation qui peut conduire à accroître les besoins quantitatifs, dans la mesure où c’est de plus en plus souvent dans l’urgence qu’il faut résoudre les problèmes, que la gestion de l’existant soit interne ou externalisée.
Les interactions précitées ne se réalisent pas dans un contexte pur : l’existant dominant, celui des besoins professionnels, est lui-même en évolution permanente, tant choisie (les logiciels ERP (Enterprise Resource Planning) ou Internet), que subie (l’euro ou l’an 2000). Les besoins sont dans ce cas d’autant plus importants qu’ils sont généraux, avec un calendrier identique pour tout le monde.
Mais l’innovation est un produit marchand, qui s’adresse à une clientèle de plus en plus captive et dont les possibilités de choix et de gestion autonomes apparaissent comme très réduites. Utilisateurs finaux mais également informaticiens sont pour la plupart assujettis à un système technique qui doit désormais fonctionner "à tout prix", quels que soient ses aléas, ce qui n’était pas le cas il y a dix ou quinze ans où le papier et le crayon pouvaient éventuellement pallier une panne. Or ce système n’est pas stable, et ne va pas se stabiliser, dans la mesure où derrière l’innovation affichée il y a des stratégies commerciales. Ces dernières favorisent les "fuites en avant", fortement consommatrices de budget et de main-d’oeuvre, tant que les capacités d’investissement le permettent.
Il faut noter que le marché de l’informatique est fortement dépendant de la situation économique générale. La tendance sur vingt ans montre qu’il y a une très forte sensibilité de la gestion des investissements informatiques et donc des emplois informatiques dans les entreprises. Si l’on doit commenter ses tendances conjoncturelles, c’est au regard des capacités et des volontés d’investissement des entreprises. À la fin des années quatre-vingt, le coup d’arrêt des recrutements n’était pas dû à un arrêt des capacités d’innovation et de développements nouveaux, mais bien à un arrêt ou à une réorientation des investissements des entreprises.
Au début des années 2000, la situation est certes différente, dans la mesure où l’intégration des activités informatiques est beaucoup plus forte et contraignante qu’il y a dix-quinze ans : les entreprises n’ont pas d’autre choix que de faire fonctionner leur système en s’adaptant en permanence ; en revanche, il est possible de retrouver des choix identiques, comme celui de stabiliser l’existant en attendant des jours meilleurs. L’expression d’une pénurie est aujourd’hui d’autant plus forte que l’on peut anticiper des besoins qui vont s’accélérer les prochaines années avec des phénomènes de concurrence entre secteurs (public-privé), entre types d’entreprises, entre types d’emplois…
Certaines périodes font cependant apparaître un fonctionnement relativement atypique, où la proportion d’offres et/ou de recrutements d’informaticiens progresse fortement (rappelons qu’elle n’est jamais dominante). Récemment, les besoins liés au passage à l’an 2000, et actuellement à l’euro, sont apparus comme les meilleures explications de ces écarts à la moyenne. La forte croissance en 1998 et 1999, suivie d’un ralentissement relatif, est la marque de la spécificité de ce nouveau mode d’existence des besoins informatiques. Les entreprises sont en effet partagées entre leurs besoins propres et des obligations de plus en plus prégnantes de littéralement "mettre en application" des procédures standard, ce qui les oblige à revoir leurs programmes de gestion, voire à se re-informatiser totalement.
Avec ces exemples qui ont fortement pesé sur la demande, on voit que c’est moins l’innovation technique en tant que telle qui est créatrice d’emplois que certains dysfonctionnements (l’an 2000), ou les évolutions institutionnelles et politiques totalement étrangères à de véritables choix ou stratégies d’entreprises. Seul le phénomène Internet joue son rôle quasi pur (mais aux implications multiples) d’innovation.
Un fort besoin d’informaticiens : qu’en est-il réellement ?
Actuellement, l’expression d’un fort besoin peut d’autant plus se justifier que la reprise de l’emploi concerne toutes les fonctions de l’entreprise alors qu’en 1996 seules les offres d’emplois en informatique étaient en progression à l’APEC. Depuis, d’autres fonctions ont connu une progression sensiblement plus forte. Cette reprise générale conduit à une situation de concurrence et la part des informaticiens stagne dans les recrutements : depuis 1998, leur proportion n’a pas bougé, dans un contexte de forte progression quantitative.
À la fin des années quatre-vingt-dix, on est reparti dans un cycle où les besoins importants (chronologiquement antérieurs à la reprise générale) ont fait à nouveau apparaître l’informatique comme le premier secteur créateur d’emplois pour les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur. Le rapport de l’OFMI 57 de novembre 1999 estime le nombre d’informaticiens formés dans l’enseignement supérieur à une fourchette comprise entre 19 000 et 253 000 par an. La différence entre ces deux chiffres provient du contour de la formation initiale en informatique qui est assurée dans des filières non informatiques et ceci en raison d’une période de pénuries. Ces filières fournissent donc un potentiel de conversion vers l’informatique. Ce phénomène contribue aux bons résultats de l’insertion de ces jeunes. Néanmoins, ce détournement de formation (avec le recrutement de diplômés issus de formations non informatiques) conduit certains commentateurs à s’interroger d’une part sur les conséquences de cette captation pour les autres secteurs et, d’autre part, sur le devenir à court et moyen termes de ces jeunes cadres reconvertis : l’expérience a montré en effet que ce sont des groupes particulièrement fragiles en cas de retournement de conjoncture. Ce besoin d’informaticiens identifié par les entreprises est amplifié par des perspectives de retournement démographique. En effet, dans les années à venir, certains affirment d’ores et déjà que cette question de la concurrence va s’amplifier. Une partie des pénuries actuelles (en informatique ou ailleurs) s’explique par des pratiques de réorientation vers des emplois mieux payés, moins précaires, et/ou aux conditions de travail meilleures. Prochainement, les départs en retraite prévus dans de nombreuses professions vont sans aucun doute conduire à des politiques visant à limiter les inégalités concurrentielles entre secteurs recruteurs (privé/public, industrie/tertiaire, utilisateurs/SSII en ce qui concerne les informaticiens). On sait qu’actuellement les spécialistes "captés" par le secteur privé sont autant d’enseignants en moins au niveau de la formation initiale, y compris supérieure, ce qui peut contribuer par ricochet à l’aggravation des pénuries.
Aux États-Unis, un débat important se développe sur la réalité des pénuries de main-d’oeuvre des informaticiens. Parmi les arguments avancés, on en trouve un qui est particulièrement dérangeant et confirmé par l’observation des pyramides des âges dans ce secteur : apparemment, à 35 ans on serait "trop vieux". En dehors d’un certain cadre de sélection, une série de comportements d’exclusion sévissent (il faut avoir de 27 à 30 ans et trois ans d’expérience).
Mais par rapport à cette situation de tension, il faut souligner la spécificité du marché du travail qui relève d’un rapport particulier entre les SSII et les entreprises utilisatrices. Trois grandes "familles" d’entreprises font appel aux informaticiens : les entreprises industrielles des domaines de l’électronique et des télécommunications ; les SSII ; les entreprises "utilisatrices". On est donc loin d’une branche professionnelle homogène pour l’évaluation des besoins quantitatifs et pour la définition des besoins qualitatifs, mais aussi pour la compréhension des comportements et des choix tant des recruteurs que des salariés.
La croissance des SSII, l’évolution de leur place dans l’activité économique ainsi que leur rôle dans le développement massif des formes particulières d’activité les amènent à être les premiers recruteurs d’informaticiens. Cependant, ces derniers, après une première expérience dans une SSII, se tournent souvent vers une entreprise utilisatrice. Cette profession est en effet relativement mobile. L’ancienneté dans l’entreprise est en moyenne un peu inférieure à neuf ans pour les ingénieurs comme pour les techniciens de l’informatique contre douze ans pour les autres cadres 58. Si les informaticiens vont chez les entreprises utilisatrices, c’est parce qu’ils y trouvent des avantages : conditions d’emploi, de statut et de travail très souvent, mais aussi possibilités de travailler sur des chantiers où la pression de l’innovation est moins forte et où ils ont un rôle essentiel, puisque la gestion de l’existant et son optimisation leur reviennent. En France, la question de la gestion de l’existant, celle de la maintenance sont sinon niées, en tout cas considérées comme étant accessoires alors que ces activités sont cruciales pour le bon fonctionnement des entreprises. Même si les salaires peuvent être plus faibles, ce qui est parfois discutable, les informaticiens se tournent vers les entreprises utilisatrices car ils y trouvent des conditions d’emploi beaucoup plus avantageuses.
Cette population est relativement jeune. La moyenne d’âge dans les SSII serait de 32-33 ans. Il serait intéressant de se demander ce que deviennent les informaticiens plus âgés, donc plus expérimentés. La question mérite d’autant plus d’être posée que, parmi les pénuries annoncées, il s’agit pour une bonne part de profils d’informaticiens expérimentés, qu’aucun appareil de formation initiale ne peut fournir. Dans le monde de l’informatique, le terme de jeunisme est souvent employé. Depuis l’origine, pour être recruté facilement, il faut avoir moins de 30 ans, ce qui est particulièrement vrai pour les recrutements de cadres. Les "cadres expérimentés" recherchés sur le marché du travail doivent avoir moins de 40 ans. L’image de l’informatique est celle de l’innovation, du développement nouveau, de la mise en oeuvre de nouvelles organisations, or une partie essentielle de l’informatique et en particulier chez les utilisateurs est tout autre. La perspective de carrière des informaticiens constitue une question essentielle, surtout dans un contexte où l’on va souvent les chercher ailleurs. La croissance de l’emploi informatique est effectivement étroitement liée au phénomène des "sociétés de services aux entreprises" qui sont devenues le secteur le plus créateur d’emplois en France. En vingt ans, on est en effet passé globalement d’une relation de "sous-traitance" à une relation de "prestataires", où les rapports clients/fournisseurs ont profondément évolué, voire ont pu s’inverser.
En 1980, l’UNEDIC comptabilisait 62 000 salariés dans les SSII, dont la majorité (79 %) était tournée vers des activités de maintenance et de gestion de bases de données. En 1999, elle en compte 255 000, dont la majorité travaille dans des sociétés de conseils et de réalisation de logiciels (78 %).
L’activité des SSII répond à deux logiques différentes, souvent cumulées. Ces deux logiques produisent des besoins en main-d’oeuvre et des conditions d’emploi relativement proches, qui façonnent le marché de l’emploi des informaticiens, dans ses apparences (fort volume de la demande apparente via les offres d’emplois), comme dans sa réalité (main-d’oeuvre jeune et qualifiée, fort turnover, absorption d’une partie de la main-d’oeuvre par la concurrence ou par les clients).
L’aspect "sous-traitants" répond en effet à une logique de "missions", de "contrats", autrement dit toutes les apparences de l’emploi intérimaire ou des CDD en termes de finalité. L’aspect "conseil" répond, lui, à une logique commerciale : il faut que le contrat soit rempli, mais il faut aussi que la SSII apporte la preuve qu’elle peut remplir le contrat (d’où un bon nombre d’offres d’emplois dans la presse qui sont autant d’affichage des compétences de la SSII à l’adresse de clients potentiels et non de candidats). En vendant du conseil - matériels, logiciels, développements spécifiques, formation… -, les SSII entrent dans la définition des sociétés commerciales, de distribution (certaines ont d’ailleurs comme numéro SIREN le code du secteur de la distribution). L’activité des informaticiens n’est plus tournée vers le besoin amont du client, mais vers la réalisation du contrat d’une prestation que leur employeur a vendue aux clients. Là encore, on retrouve les caractéristiques d’un autre métier, celui des commerciaux, avec des fortes contraintes et un fort turn-over.
Les relations "prestataires-utilisateurs" sont donc au coeur de la compréhension du marché des informaticiens, et donc de l’analyse des besoins immédiats et à venir. Il ne s’agit pas de deux mondes séparés et autonomes, mais de deux gestions complémentaires et étroitement imbriquées. Les pratiques de recrutement découlent de ces liens : les SSII doivent recruter en masse une maind’oeuvre jeune et hautement qualifiée, parce que c’est une condition pour emporter les marchés, mais aussi parce qu’elles connaissent des départs importants vers les entreprises utilisatrices, qui bénéficient d’une main-d’oeuvre qualifiée et formée à leurs besoins spécifiques.
Cette gestion externalisée des besoins apporte une forte flexibilité : si actuellement les SSII semblent se plaindre du comportement qu’elle induit chez leurs cadres, durant des années elles ont su l’utiliser à leur profit. Tout ralentissement de la demande en prestations se traduisant automatiquement par des réductions d’effectifs. Nous sommes actuellement dans une période où cette flexibilité semble appropriée par une partie des salariés, mais où d’autres reprochent à leurs employeurs de ne pratiquer que des contrats de mission. On a en fait l’impression que les pratiques des entreprises sont restées celles des périodes de crise, dans un contexte où le marché est susceptible d’offrir un meilleur choix aux candidats. Citons le cas récent d’une SSII qui, plutôt que de recruter des profils ad hoc, jugés trop chers, se tourne vers les organismes de formation pour former des non-informaticiens et les recruter par contrat de qualification.
Une gestion de carrière pour les informaticiens à repenser
On a beaucoup parlé de pénuries d’informaticiens ces derniers mois, tant en France qu’à l’étranger. Ce constat devrait permettre de redéfinir le rôle et les responsabilités supposées de l’appareil de formation initiale français dans cette tension. Lors des périodes précédentes en effet, le "modèle" français de formation avait été mis en cause, les autres systèmes étant présentés comme plus performants. La situation actuelle révèle au contraire la difficulté à prévoir les besoins pour des secteurs très mouvants et pour partie peu "ouverts" quant à l’analyse de leurs pratiques et de leurs besoins.
L’histoire de la diffusion de ces technologies - tant de leur impact que de leur capacité endogène à générer de l’activité et des emplois - fournit des éléments intéressants pour permettre une meilleure compréhension des modalités de diffusion de l’informatique et ce y compris pour la définition de ses métiers et leur délimitation. Comment en effet quantifier et qualifier les besoins et/ou les pénuries si les champs d’intervention ne sont pas clairement définis ? Mais, a contrario, comment faire quand il s’agit d’activités émergentes, c’est-à-dire à la fois nouvelles mais aussi héritées d’autres activités, voire totalement immergées dans des domaines traditionnels ? Ainsi, le multimedia emprunte-t-il à la fois à l’informatique, à l’électronique, à l’édition et à l’information, autant de champs dûment identifiés, mais dont le multimedia casse l’apparente autonomie que leur conféraient les nomenclatures et les normes professionnelles.
Entre un passé relativement récent fait de ruptures brutales et une image actuelle quelque peu brouillée, il est compréhensible qu’il existe une certaine prudence face aux exigences de besoins immédiats à satisfaire. Au niveau des emplois qualifiés, cette prudence est une constante qui traverse de nombreuses analyses au fil des années. Les théories de la déqualification liée à l’élévation des niveaux de formation y est probablement pour quelque chose. On retrouve d’ailleurs ces interrogations dans les débats sur l’évolution du statut des cadres en France en liaison avec leur massification.
Si les technologies de l’information et de la communication s’avèrent être des domaines d’activité très valorisés, travailler dans l’informatique reste un problème aux yeux non pas des recruteurs (dont la mission est de répondre à des besoins immédiats), mais d’une partie des responsables des équipes et des services ainsi que de ceux qui se préoccupent de l’évolution professionnelle des salariés. Les besoins importants affichés ne posent pas seulement des problèmes en amont : "Comment répondre à une demande qui elle-même se définit en évolution permanente ?" mais aussi en aval : "Comment gérer une main-d’oeuvre dont l’"employabilité" est considérée depuis des années comme éminemment fragile ?"
Le marché de l’emploi des cadres informaticiens se traduit par un rapport "gestion interne - gestion externe" inter-entreprises qui s’apparente aux gestions flexibles des industries de main-d’oeuvre. Cette situation reste très exceptionnelle au niveau des emplois cadres, ce qui en fait depuis longtemps un cas à part. Dans les années soixante-dix/quatre-vingt, la gestion de carrière des cadres se définissait principalement comme une politique interne des entreprises, et la forte technicité des postes informatiques était considérée comme une caractéristique dont il fallait sortir si l’on voulait "faire carrière".
En effet, le développement et la forte croissance du nombre d’informaticiens, associés à un processus d’innovation technologique hyper-valorisé, ont quasiment d’emblée été considérés comme un problème pour les spécialistes de la gestion de carrière des cadres. Déjà, à la fin des années soixante-dix, le destin des cadres informaticiens était une préoccupation des acteurs de l’emploi alors que la période était marquée par de forts recrutements dans les entreprises. Ce qui pose question, c’est le profil "moyen" de ces cadres, dont beaucoup sont issus de reconversion, ou du moins d’une promotion rapide. En 1980, l’APEC réalise une étude sur le "Pilotage et la gestion de carrière des informaticiens". Dans cette étude, ces cadres sont considérés comme une population à "risque de carrière" : le cas type du "haut risque" est l’analyste programmeur de 40 ans, autodidacte, cadre, très bien rémunéré, et ayant atteint son niveau d’incompétence. La principale préconisation de cette étude a été de suggérer que les entreprises devaient aider leurs salariés à se reconvertir le plus tôt possible.
Au début des années quatre-vingt-dix, la crise économique stoppe brutalement une période particulièrement faste pour l’emploi cadre, informaticien entre autres. C’est l’heure des bilans. Cette fois, il est moins possible d’attribuer les difficultés que connaissent désormais une partie des informaticiens à leur absence de formation initiale, même si leur "obsolescence" continue à être considérée comme le risque numéro un. Le bilan vise surtout le mode d’existence des services et des sociétés prestataires, qui sont désormais perçus comme "centres de coût", alors qu’on attendait qu’ils soient "sources de profit". Une fois encore, la nécessité de préparer l’évolution professionnelle des informaticiens est rappelée, semble-t-il en vain dans la plupart des cas.
Les discours ont beaucoup évolué depuis et ceci apparaît en partie comme la conséquence - et non la cause - des nouveaux comportements apparus avec ce groupe professionnel atypique : la "mobilité" est devenue le credo d’une gestion de carrière désormais placée sous la responsabilité des individus, en même temps que la formation. Et ce en rupture nette avec l’image du cadre "fidèle collaborateur" ou "intermédiaire de confiance", dont l’évolution était celle de son entreprise d’appartenance.
Forte et continue, la progression de ces métiers au niveau des emplois qualifiés n’est pas sans impact sur l’ensemble de ceux-ci, tant pour la définition de leur place et de leur contenu que pour leur image sociale. Atypiques mais de plus en plus nombreux, les cadres informaticiens ont été ces dernières années un vecteur fondamental de l’évolution de la population cadre et des interrogations à son sujet. Mais, pour être étayée, cette affirmation nécessiterait de nouveaux travaux, moins sur la comptabilisation des informaticiens que sur leur évolution et leur mobilité. Ainsi on comprendrait mieux le vrai problème des entreprises et du devenir de leurs cadres informaticiens. (…) ”






















